L’Islande : un aperçu de l’avenir
Publié par LeTransmuteur dans : Analyse, Économie, Fraternité, Krach
Par Chris Marsden le 2 décembre 2008
L’Islande est confrontée à une catastrophe économique et sociale. Sa population de 300.000 personnes subit, plus qu’aucun autre pays avancé et de façon plus immédiate, l’impact de la crise financière mondiale.
C’est la raison pour laquelle ce qui est en train de se passer en Islande est un aperçu des évolutions qui vont inévitablement se produire dans des pays bien plus grands et sur la scène internationale.

Le système bancaire de l’Islande s’est effondré, plongeant l’économie toute entière dans un déclin qui va s’accélérant. En l’espace de sept jours au mois d’octobre, les trois principales banques du pays sont devenues insolvables et le gouvernement a été forcé d’intervenir pour les reprendre. Le gouvernement travailliste de Gordon Brown en Grande-Bretagne a eu recours aux lois anti-terroristes pour essayer de faire revenir de force les centaines de millions investis en Islande par des particuliers, des fonds de retraites d’entreprises, des municipalités, des associations caritatives et des forces de police. La plupart de ces investissements ne seront pas récupérés.
L’échelle colossale des pertes provient de ce que l’Islande a cherché à devenir un centre d’investissements spéculatifs internationaux, et ce en indexant les taux d’intérêt des banques à l’inflation qui dépassait les 15 pour cent. Les banques islandaises proposaient des taux d’intérêt souvent supérieurs de 50 pour cent aux taux disponibles ailleurs.
A leur apogée, les banques islandaises détenaient des avoirs étrangers équivalant à dix fois le produit intérieur brut (PIB) du pays, avec la majorité de ces investissements fondés sur des prêts internationaux. Cela représentait une énorme bulle spéculative reposant sur une pyramide de dettes non viables.
L’Islande est effectivement en faillite et incapable de rembourser ses dettes colossales. Les pertes subies par ses créditeurs étrangers sont estimées à plus de 40 milliards de dollars. Icesave, la banque en ligne de Landsbanki par exemple a attiré plus de 6,75 milliards de dollars d’investissements du Royaume Uni et 1,5 milliards des Pays-Bas. Ces deux pays exigent que ces sommes leur soient retournées, mais il s’agit d’une dette plus élevée que la totalité du PIB de l’Islande. Comme l’a fait remarquer Jon Danielsson, directeur d’études à la London School of Economics, « En comparaison, le montant total des réparations exigées de l’Allemagne à la fin de la Première guerre mondiale tournait autour de 85 pour cent de son PIB. »
L’Islande n’a évité le défaut de paiement que par l’obtention de 10 milliards de dollars d’aide financière. Un prêt de 2,1 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI) lui a été accordé. C’est la première fois qu’un pays développé reçoit une telle aide, depuis la Grande-Bretagne en 1976. Cela va s’accompagner d’exigences de « programmes d’ajustements structurels » du type subi par de nombreux pays pauvres d’Afrique et d’Asie de façon à ce que les dettes mondiales puissent être « administrées ». De plus, La Suède, la Norvège, le Danemark et la Finlande ont prêté 2,5 milliards de dollars, ainsi que des prêts supplémentaires accordés par d’autres pays européens qui craignent l’impact d’un effondrement économique total.
L’économie est en train de s’effondrer. En termes de monnaie circulant dans le pays le PIB s’est contracté de 15 pour cent, mais du fait de l’effondrement de la valeur de la couronne islandaise cela représente 65 pour cent en euros. La monnaie islandaise est quasiment impossible à échanger internationalement. La valeur de la couronne a diminué de moitié et l’inflation atteint 17,1 pour cent et augmente de 1,74 pour cent chaque mois. Le prix des produits essentiels a grimpé encore plus vite, dont les prix de l’alimentation de 30 pour cent.
Chaque jour des entreprises mettent la clé sous la porte et des milliers de travailleurs sont licenciés. On pense qu’environ un tiers de la population a perdu la totalité ou la plus grande part de ses économies. La situation est si mauvaise que dans les sondages un tiers des sondés disent songer à émigrer. De nombreux jeunes, qualifiés, sont déjà partis.
C’est dans ce contexte qu’ont lieu les protestations politiques qui se tiennent régulièrement dans la capitale Reykjavik et qui sont dirigées contre le gouvernement de coalition du Parti de l’Indépendance et de l’Alliance sociale démocrate ainsi que contre le FMI.
L’inquiétude est palpable au sein des médias et des cercles dirigeants quant à l’avenir de l’Islande. Max Keiser a écrit dans le Huffington Post, « Qui aurait pu prévoir une révolution en Islande ? »
Il rapporte comment un peu plus tôt, « J’ai demandé au responsable de la recherche à la banque Kaupthing si lorsque la bulle de la dette mondiale exploserait, les gens pourraient « se soulever » avec colère comme ils l’avaient fait en France dans les années 1780. La question l’avait fait rire. Aujourd’hui les Islandais appellent à la révolution, au sens littéral. »
Le journal économique Fall Street.com pose lui aussi la question, « Qui aurait jamais imaginé que l’Islande serait quasiment dans une situation d’anarchie économique et de révolution ? »
Néanmoins, les craintes s’étendent bien au-delà du destin économique et politique de l’Islande. Danielsson insiste pour dire que, « Il est nécessaire que les dirigeants européens prennent de toute urgence des mesures pour empêcher que des choses similaires ne se produisent dans de petits pays ayant un secteur bancaire important. »
La Hongrie a déjà négocié un emprunt de 16 milliards de dollars auprès du FMI et de 8 milliards auprès de l’Union européenne, ce qui requiert des coupes budgétaires massives dans les services, les emplois et les retraites, et requiert aussi le gel des salaires des travailleurs et la perte de leur bonus annuel s’élevant à 8 pour cent de leur salaire. L’Ukraine s’est vu accorder un prêt de 16,5 milliards de dollars par le FMI et la Biélorussie, la Serbie, la Roumanie, la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie seraient activement à la recherche de prêts.
On prédit que l’Irlande va suivre le même parcours que l’Islande. All News Web Ireland déclare que « Il y a de fortes chances que l’Irlande soit le prochain pays d’Europe à subir une grosse dégringolade. « Le marché irlandais de l’immobilier est excessivement cher et le niveau des dettes ici crève le plafond : Les gens commencent à se rendre compte que les maisons ça ne se mange pas, et les investissements américains commencent à se tarir, la bulle va éclater » argumente Sean McCarthy, conseiller financier dans le secteur bancaire irlandais. « Quand la bulle de l’immobilier va vraiment se dégonfler ici et que la panique va prendre le dessus, alors que dieu vienne en aide à l’Irlande. » »
Le blog d’investissement Credit Writedowns fait remarquer que alors que « l’Irlande était le premier pays à proposer des garanties à tous ses déposants, » le « pays a un secteur financier colossal qu’il n’est pas possible au gouvernement irlandais de garantir ». De ce fait, « Il reste à voir s’il existe un courant souterrain de panique quant à la fragilité du système bancaire irlandais qui pourrait conduire le pays au même destin que celui de l’Islande. »
De plus, la peur de voir les faillites nationales conduire à des troubles politiques et sociaux ne se limite pas aux petits pays. Il y a de sérieuses discussions concernant la possibilité d’un destin similaire touchant la cinquième économie plus importante, le Royaume-Uni.
Patrick Hosking a posé la question suivante dans le numéro de Times du 22 octobre, « La Grande-Bretagne est-elle juste une version plus grande de l’Islande ? La City de Londres commence assurément à ressembler un peu trop à Reykjavik, mais avec des bâtiments plus grands et un peu moins de morue… Dans les faits, les banques du pays sont en grande partie en faillite. Le plan de sauvetage de 500 milliards de livres du gouvernement a pour but principal non pas de faire que les banques continuent de prêter aux petites entreprises et aux particuliers qui veulent devenir propriétaires, mais d’éviter une calamité financière inimaginable. »
Hosking conclut par un avertissement sinistre: « Les banques fournissent les fondations et la plomberie de toute l’économie. Une perte de confiance en elles pourrait encore faire s’effondrer la totalité de l’édifice capitaliste… Au risque de sembler hyperbolique, nous ne devrions pas nous inquiéter de savoir si ce sera un Noël maigre pour les commerçants (ce sera le cas), mais si la Grande-Bretagne et l’Occident sont sur le point de plonger dans une période économique ténébreuse qui durera des années et s’accompagnera d’un chômage de masse et d’agitation sociale. »
C’est cette compréhension des implications de la crise économique mondiale actuelle qui doit à présent commencer à informer et animer la renaissance politique du mouvement ouvrier internationalement et sa réorientation sur un programme socialiste en vue d’abolir le système capitaliste.
(source : wsws.org)




















































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source : And now for a world government -- par Gideon Rachman pour le Financial Times le 8 décembre 2008.
La Grèce, une crise profonde, mais peut-être en annonce-t-elle d’autres en Europe et dans le Monde
On connaît l’historique de la situation quasi insurrectionnelle qui s’est déroulée en Grèce, et qui a embrasé les principales villes du pays, aujourd’hui un calme précaire règne. Mercredi est prévue une grève générale de vingt-quatre heures à l’appel des syndicats. Tout le monde attend avec inquiétude cette journée. Calme précaire parce que l’incident rapporté et la manière dont il a créé une colère et une violence collective laisse augurer que, comme le dit le Figaro, il s’agit d’une crise « civilisationnelle » (sic), pour ne pas oser dire que le capitalisme est désormais entrée dans une crise profonde et qu’il se déchire et déchire de toute part. Ce n’est pas non plus un hasard si c’est la jeunesse, une sorte de mai 68 du désespoir, qui s’est soulevée et pas seulement celle des quartiers pauvres, mais les étudiants. C’est parce qu’en Grèce comme partout ailleurs c’est aux jeunes que l’on demande de s’ajuster à la crise de la société , de renoncer à tous les acquis de leurs parents et grands parents et ce pour que d’autres s’enrichissent d’une manière scandaleuse, une jeunesse spoliée qui ne voit autour d’elle que corruption et décomposition, pourriture des institutions. Il y a aussi comme partout une attaque contre le service public, l’éducation, la recherche…
Tout a commencé par une manifestation pour défendre la santé publique. Crise de la jeunesse mais aussi crise latente en particulier révélée dans sa profondeur parles incendies de 2007 qui avaient témoignés de l’incurie de l’État, la manière dont il était gangrené par la corruption et l’affairisme, la réélection de la droite et du premier ministre, Kostas Karamanlis a poussé jusqu’au bout une politique destructrice et de profit pour les capitalistes et les profiteurs de toute espèce, une politique qui est celle de l’Europe…
Il ne s’agit pas seulement d’une jeunesse défavorisée mais d’une génération
« Andreas, 15 ans, était le fils d’un ingénieur et d’une bijoutière du quartier huppé de Kolonaki. Ce n’était ni un extrémiste ni un marginal. Samedi soir, il se trouve pourtant parmi le groupe qui jette des pierres contre un véhicule des «gardes spéciaux» qui circule dans le quartier universitaire d’Exarchia près du centre d’Athènes. Un acte de défiance vis-à-vis de policiers qui ont la réputation d’être embauchés sur favoritisme politique? Le véhicule s’arrête, un policier sort et tire à trois reprises en direction d’Andreas. Mortellement touché à la poitrine l’adolescent s’écroule. Les blogs aidant, dans la nuit de samedi à dimanche l’information circule comme une traînée de poudre. Des incidents éclatent aussitôt dans plusieurs villes universitaires: Thessalonique en Macédoine, Ioannina en Epire, Patras et Tripoli dans le Péloponnèse, Héraklion Hania et Rethymno en Crête, Komotini en Thrace, mais aussi dans des îles comme Corfou et Mytilène. Des voitures, des magasins et des postes de police sont incendiés tout au long du week-end. Des affrontements ont eu lieu avec la police un peu partout. Les plus violentes que la Grèce ait connues depuis de nombreuses années. Le bilan des incidents est d’au moins 34 blessées, dont une femme dans un état grave et quatre policiers.
Génération 700 euros
Andreas appartenait à ce que l’on appelle la génération des 700 euros. Peu politisée, elle exprime sa révolte lors de matchs de football ou lors de manifestations. Une violence révélatrice d’un malaise plus profond. La société grecque est en crise. Une crise économique doublée d’une crise des valeurs. A force de voir les incidents se répéter, on redoutait une bavure. Depuis le secrétaire général du syndicat des policiers jusqu’à la députée du parti communiste grec, Liana Kanéli, nombreux sont ceux qui soulignaient depuis quelque temps que «la mort allait être un jour au rendez-vous» . £Dans le pays, la confiance n’est plus là. A peine un an et demi après son élection, le gouvernement conservateur de Costas Caramanlis fait face à des scandales à répétition. Le dernier en date implique le Mont-Athos et des moines hommes d’affaires. Même l’Eglise orthodoxe à laquelle appartiennent plus de 80% de la population est mise en cause. » (1)
Tous les partis ont condamné le meurtre du policier, mais on attend avec impatience l’analyse en profondeur du parti Communiste grec pour compléter l’information que nous recevons des agences de presse.
Les scènes que l’on a pu voir dans les médias et dans les vidéos sont celles d’une insurrection urbaines, les rues sont bloquées, les commerces, les portes d’église et les voitures sont brûlées, pourtant il n’y a pas de pillage. Les forces de gauche ont manifesté à la fois pour arrêter la violence et surtout pour dénoncer le meurtre qui l’avait provoquée, les manifestants étaient plusieurs milliers à commencer à manifester dans le centre d’Athènes, dimanche midi, comme dans cinq autres grandes villes du pays (Salonique, Patras, Iraklion, Ioannina).
Dimanche soir, les échauffourées avec la police n’ont fait que croître. Cinq policiers ont été blessés à Athènes et un dans la ville de Patras, dans le Péloponnèse. L’école polytechnique et la faculté de droit sont toujours occupées par des étudiants, préparant leur «révolte» selon les déclarations de l’un d’entre eux.
“le chef du commissariat d’Exarchia, quartier où s’est déroulé le drame, a été suspendu. Les deux policiers qui se trouvaient à bord du véhicule visé par les manifestants samedi ont été inculpés, celui qui a tiré sur le jeune homme pour «homicide volontaire» et le second pour «complicité».
Dans ce quartier estudiantin d’Exarchia, aux pieds de l’Acropole, les faubourgs ont été désertés. Connu pour être un repaire de jeunes anarchistes, ce quartier est quadrillé en permanence par les forces de l’ordre. Une présence qui irrite les jeunes depuis qu’un adolescent avait été tué, déjà par une bavure policière en 1985. À l’époque, l’opinion publique s’était émue et des manifestations s’étaient déroulées dans tout le pays. Les forces de police étaient déjà sur les dents ces dernières semaines, où elles ont affronté des étudiants et des manifestants contre la faillite du système de santé.
Aujourd’hui, toutes les institutions grecques sont mises en cause : l’État, englué dans ses scandales, l’Église, les politiques, les juges et maintenant la police. Cette dernière, sur le qui-vive, se prépare à des suites mouvementées dans toutes les villes du pays. Aujourd’hui en fin d’après-midi, deux autres marches sont prévues par la gauche. Et mercredi, la grève générale, prévue de longue date, risque de nourrir cette crise «civilisationnelle» que connaît la Grèce”.(2)
Sommes-nous à la veille d’un mai 68 noir qui embraserait peu à peu le monde, une révolte de la jeunesse condamnée à la perte d’emploi, exaspérée de voir l’école, la santé sacrifiée au profits, de constater que les institutions démocratiques font eau de toute part. Nous sommes au début d’une crise économique et sociale d’une extrême violence. Est-ce que les partis politiques prendront enfin partout dans le monde la mesure de leur responsabilité, en France plus que partout ailleurs ou nous avons à la tête un individu qui est incapable de proposer autre chose que la mise en faillite de la santé, de l’éducation des droits sociaux, les cadeaux à ses amis banquiers, et la répression des faibles depuis la maternelle jusqu’à l’adolescence en passant par le malade mental et le SDF… En attendant le gros morceau: la répression des travailleurs en lutte, de ceux qu’on licencie massivement, une colère majoritaire, celle des masses.
Le parti communiste grec et d’autres petits partis de gauche organisent de grandes manifestions cet après-midi lundi.
Par Danielle Bleitrach, le 8 décembre 2008.
(1) Caroline Vallois-Yotis dans la Tribune de Genève du 8/12/2008
(2) Le Figaro en ligne 8/12/2008
(source : Changement de société)
Grèce : l’arme des émeutes pour cacher le krach
Les émeutes qui ont embrasé la Grèce depuis le 6 décembre, lorsqu’un adolescent a été abattu par balle lors d’un affrontement violent avec la police d’Athènes, nous porte à croire que l’oligarchie financière cherche à se servir de ce pays comme laboratoire social.
Car en réalité, une seule question hante les esprits de nos élites depuis des mois : « Comment va-t-on gérer la révolte qui monte parmi les classes moyennes ? » Une fois transférée la faillite de la sphère financière à la sphère publique des Etats, in fine, c’est à cette population-là qu’on cherche à faire payer les bourses cassées.
Pour faire accepter cet « état d’exception économique », certains pensent instaurer l’état d’exception tout court. Au début des années 1970 en Italie, cela s’appelait la « stratégie de la tension », combinant attentats aveugles, exécutions ciblées, terrorisme idéologique et tentatives de putsch.
Or, que voit-on en Grèce ? A quelques jours d’une grève générale programmée de longue date pour réunir en un front commun les forces politiques contestant une politique de casse sociale sans pareille (privatisation du secteur de l’éducation, des retraites et de la santé ; corruption des grands partis et même de l’église), le mouvement social se retrouve pris en otage par les casseurs.
Sur ce terrain fertile, la rage de quelques milliers d’adolescents cagoulés, les koukoulofori, souvent issus de la bourgeoisie, a fini par contaminer aussi bien « la génération des 600 euros », ces trentenaires hyper-diplômés condamnés aux petits boulots sous-payés, que les jeunes paupérisés des faubourgs. Cette « conjonction » de forces, qui, en France, fait fantasmer tous ceux qui sont en mal d’un « nouveau mai 68 », qui s’est opéré grâce au réseautage sur la toile via Facebook et Hi5, s’avère une véritable aubaine pour ceux qui veulent que rien ne change.
Zoé Kazakis, une étudiante en économie de 22 ans et coordinatrice de la mobilisation entre sa faculté et d’autres établissements du pays, est optimiste mais furieuse. « Nous nous battons contre les privatisations depuis longtemps. Les gens sympathisent de plus en plus avec nous. La crise touche tout le monde, mais le gouvernement est complètement absent. Ma mère, par exemple, dirige un laboratoire médical, mais on doit vivre à crédit depuis plusieurs mois parce que l’organisme qui la paie n’a pas reçu d’argent de l’Etat. Le gouvernement se fout de nous. On voit défiler des milliards, mais la vie est de plus en plus chère ici, plus encore qu’à Paris. »
Pour le peuple grec, la situation est intenable. Si la Grèce paie sa dette publique, qui atteint 93,8% du PIB, c’est en broyant les services publics. Au pays d’Hippocrate, depuis le 21 novembre, le gouvernement a coupé les vivres aux caisses d’assurance maladie, et les hôpitaux et pharmacies se sont brutalement retrouvés à court de moyens. Endettés à hauteur de 4 milliards d’euros de dettes et devant payer les fournisseurs, les hôpitaux en sont réduits à un « service minimum », reportant parfois les interventions médicales faute de gants ou de seringues.
Si l’on a médiatisé à outrance les pilleurs qui ont même mis le feu au Musée d’archéologie nationale d’Athènes, rien ou presque n’a filtré sur le combat en faveur d’un changement de cap économique. Pourtant, comme le rapportait la correspondante de Libération : « Toute la semaine passée [précédant les émeutes], les CRS grecs ont interdit par la force l’entrée du ministère de la Santé à des infirmières, médecins et employés administratifs venus protester contre le non-paiement de leurs salaires, blessant de nombreux manifestants. »
Pendant que les étudiants reprennent le slogan de la révolte étudiante de 1973 contre la dictature des colonels, revendiquant « du pain, de l’éducation et la liberté », les casseurs ont saccagé ou brûlé près de 400 magasins, banques et bâtiments publics désignés comme symbole d’un Etat qui opprime, provoquant pour 50 millions d’euros de dommages.
A la veille de la grève générale, Zoé Kazakis n’hésite pas à dénoncer ces dérives : « Nous sommes débordés par des gens bizarres. Des types qui ne sont pas étudiants et qui sont très violents lors des manifestations. Ce sont eux qui envoient des blocs de marbres sur les policiers et les pompiers. Ce matin, je me suis rendue à la faculté de Polytechnique, où le mouvement a commencé. Il n’y avait plus d’étudiants, mais plein de gars étranges qui faisaient des feux. Quand je leur ai demandé qui ils étaient, ils m’ont dit de dégager. Je me demande vraiment qui sont ces casseurs. Selon moi, il est possible qu’ils soient manipulés par les autorités pour faire dégénérer les manifestations. Car les étudiants sont pacifiques. Nous manifestons avec les profs. Même mes parents et mes grands-parents seront dans la rue demain à l’occasion de la grève générale. »
En tout cas, les émeutes, téléguidées ou pas, permettent de masquer l’implosion du faux miracle économique d’un pays membre de la zone euro, pulvérisé par le surendettement, les placements douteux des finances publiques et la corruption. Comme le dit l’écrivain Takis Théodoroupolos, Athènes se retrouve aujourd’hui face aux mêmes peurs qu’au Ve siècle.
Non pas la peur des barbares, mais celle de la dissolution du tissu social, celle de la perte de cohésion de la cité, celle de la fin du politique.
Par Karel Vereycken.
(source : SolidariteEtProgres.org)
Eruption de colère en Islande
Crise. Les manifestations sur l’île font vaciller les formations politiques au pouvoir.
Lors d’un rassemblement samedi à 15 heures, comme chaque week-end depuis seize semaines. (REUTERS)
En Islande, «le navire national» prend l’eau, au moment même où le pouvoir est déstabilisé. La coalition gouvernementale -- qui réunit le Parti de l’indépendance et les sociaux-démocrates -- est physiquement malade. Vendredi, le Premier ministre Geir Haarde a annoncé qu’il souffrait d’une tumeur à l’œsophage. Récemment, les Islandais avaient appris que le leader des sociaux-démocrates, la ministre des Affaires étrangères, Ingibjörg Solrun Gisladottir, était atteinte d’une tumeur au cerveau…
Depuis l’effondrement de son système bancaire, le 6 octobre, ce petit pays de 313 000 habitants est en état de choc. Stupéfaits de voir leurs responsables politiques tomber malades les uns après les autres, les Islandais, qui ne cessaient d’appeler au changement depuis trois mois, sont partagés entre surprise et compassion.
Ce samedi, un rassemblement est prévu à 15 heures, comme chaque week-end depuis seize semaines. Dans ce pays très respectueux de l’ordre, de mémoire d’Islandais, on n’a jamais protesté de façon musclée. Sauf en 1949, lors des discussions sur l’entrée dans l’Otan. Mais mardi, les manifestants s’en sont pris pour la première fois au bâtiment du Parlement. Des gardes du corps ont fait leur apparition. Du jamais-vu dans la vie politique islandaise. «Je me suis toujours considéré comme pacifiste, mais cette fois j’enrage», gronde un manifestant, père de famille et nouveau chômeur.
Pendant une vingtaine d’années, les Islandais ont pu se compter parmi les citoyens les plus riches du monde. Aujourd’hui, la couronne a perdu 50 % de sa valeur, et sur cette île où l’on importe quasiment tout, l’inflation a fait un bond de plus de 18 %, précipitant les Islandais dans la rue. «On nous fait vivre une humiliation nationale, dit une mère de famille. Il faut retrouver notre honneur, changer de gouvernement.»
Bains chauds. En annonçant sa maladie, le Premier ministre Geir Haarde a convenu que des élections anticipées pourraient être organisées en mai. Les jeux sont ouverts. Discréditées, les deux formations au pouvoir n’en finissent plus de chuter dans les sondages. D’après l’institut MMR, le gouvernement n’est plus soutenu que par 24 % des Islandais (lire ci-contre). «C’est peut-être la fin de la première république d’Islande, estime Torfi Tulinius, professeur de littérature à l’université. Beaucoup appellent à une nouvelle constitution. Les Islandais se sont rarement autant passionnés pour la politique.»«Réunions de citoyens» après le travail, création en ligne d’un «gouvernement d’urgence des femmes», discussions sans fin dans les heitt bad, les bains chauds où l’on a coutume de se détendre plusieurs fois par semaine dans une eau à 40 degrés… Dans les cafés, les restaurants,la kreppa -- la crise -- est sur toutes les lèvres.
«La bonne nouvelle, c’est qu’avec toute cette mobilisation, de nouvelles têtes vont forcément émerger», souligne une femme pasteur. Les premiers visages à avoir totalement disparu de la vie publique sont ceux des banquiers qui ont mené le pays à la faillite. Ici, on les appelait les «nouveaux Vikings», soit une quinzaine d’entrepreneurs devenus en quelques années les stars de la finance locale. «Ce mot est devenu une insulte», lance une manifestante.
En 2001, quand le gouvernement avait choisi de privatiser ses banques, cette poignée d’entrepreneurs s’était partagé le gâteau. «Certains étaient directement liés au Parti de l’indépendance, marié avec une ministre ou tellement proches du pouvoir d’une manière ou d’une autre qu’on peut dire qu’il existait entre eux des rapports incestueux», commente Egill Helgason, animateur du talk-show politique le plus regardé dans l’île.
«Appétit». Ces hommes d’affaires ont multiplié les investissements à l’étranger, allant jusqu’à engager dix fois le PIB de l’île. Dans les rues de Reykjavík, les noms des banques incriminées s’étalent à longueur de façades. «Les Vikings sont allés au bout de leur appétit délirant sans jamais rencontrer de limites, commente une jeune mère qui travaille à l’université. Notre classe politique les a laissé faire. C’est pour cela qu’il faut changer de système.»
Par Marie-Joëlle Gros